En 2025, l’Institut pour la Photographie a osé déclarer plus de visiteurs que les fameuses Rencontres d’Arles !
Le 1er octobre dernier, lors des commissions thématiques du conseil régional des Hauts-de-France, une conseillère régionale siégeant en commission culture a demandé des précisions sur l’Institut pour la Photographie de Lille : quelle fréquentation, quel budget. La réponse écrite de la Région est arrivée, et elle mérite d’être lue avec attention. Pour l’année 2025, l’Institut déclare 268 000 visiteurs. Son budget de fonctionnement, arrêté par la Région, s’élève à 2 155 874 euros.
Il faut rappeler que l’Institut pour la Photographie ne dispose d’aucun lieu ouvert au public en permanence. Le bâtiment de la rue de Thionville, dans le Vieux-Lille, n’a été que très peu ouvert avant travaux, pour quelques expositions, et il est fermé depuis ; la commission permanente du 15 octobre vient d’en repousser l’ouverture à 2030, après avoir remercié l’architecte. Plus de trente-deux millions d’euros d’argent public ont déjà été engagés. En 2025, aucun visiteur n’a franchi la porte de l’Institut.
L’Institut additionne la fréquentation des lieux qui l’accueillent et s’en attribue le total.
D’où viennent alors ces 268 000 personnes ? La réponse de la Région le dit elle-même : des Rencontres d’Arles, où l’exposition « Chambre 207 » a été présentée cet été ; de Photo Élysée à Lausanne, le musée où a travaillé Anne Lacoste, aujourd’hui directrice de l’Institut, et que dirigeait Sam Stourdzé avant de prendre la tête des Rencontres d’Arles, ce qui éclaire le circuit de ces expositions « internationales » ; de l’Instituto Moreira Salles à São Paulo, où une exposition Agnès Varda a été présentée du 29 novembre 2025 au 12 avril 2026, en entrée libre ; du Théâtre du Nord, de l’Hospice Comtesse, du FRAC de Dunkerque, d’un festival de jardins à Amiens. L’Institut additionne la fréquentation des lieux qui l’accueillent et s’en attribue le total.
Cette méthode n’est pas nouvelle dans le Nord. En décembre 2019, Sébastien Berges, journaliste à La Voix du Nord, avait pris le temps de décortiquer les 2,5 millions de visiteurs revendiqués par lille3000 pour sa saison Eldorado. Il y avait trouvé Giacometti au LaM, Picasso au MUba, Homère au Louvre-Lens, autant d’expositions programmées des années à l’avance par des musées que lille3000 ne finançait pas, et un accrochage de six photographies dans un centre commercial, crédité à lui seul de 136 355 visiteurs. Interrogés, les musées avaient confirmé que le lien se résumait à une communication partagée. Sept ans plus tard, l’Institut pour la Photographie compte exactement comme lille3000. On aurait pu espérer qu’une structure financée par la Région à hauteur de deux millions d’euros par an s’inspire d’autre chose que des pratiques les plus contestées de la saison culturelle lilloise.
Il faut un certain aplomb pour déclarer avoir attiré en 2025 près de cent mille visiteurs de plus que les Rencontres d’Arles.
Mais il y a plus. Les Rencontres d’Arles, en 2025, ont connu l’édition la plus fréquentée de leur histoire : 175 000 visiteurs, pour une quarantaine d’expositions, une ville entière transformée en salle d’exposition pendant trois mois, cinquante-six éditions d’expérience et une notoriété mondiale. L’Institut pour la Photographie, sans lieu ouvert, sans billetterie, avec neuf expositions hébergées chez les autres, en annonce 268 000. Il faut un certain aplomb pour déclarer devant une commission du conseil régional, et donc devant la presse qui en rendra compte, avoir attiré en 2025 près de cent mille visiteurs de plus que les Rencontres d’Arles.
On aimerait donc savoir si les 268 000 comprennent les visiteurs brésiliens. Le contribuable régional, à qui l’on explique depuis des mois que les finances sont contraintes, sera sans doute heureux d’apprendre que sa contribution sert à produire des expositions à São Paulo. Il le sera d’autant plus qu’Agnès Varda, née à Bruxelles, élevée à Sète, Parisienne de la rue Daguerre toute sa vie, n’a aucun lien avec les Hauts-de-France. Rien, dans son œuvre ni dans sa biographie, ne justifie qu’une collectivité régionale consacre ses moyens à promouvoir son travail au Brésil. Son fonds photographique a certes été déposé à Lille en 2021, et montré une fois rue de Thionville, deux mois, avant la fermeture ; depuis cinq ans, on le montre à Arles, à Paris, à São Paulo, bientôt à Rome, et nulle part dans la région qui en paie la conservation. Et puisque rien de tout cela n’est vérifiable, on se demande pourquoi l’Institut s’est montré si modeste : São Paulo compte plus de douze millions d’habitants, l’exposition Varda a duré près de cinq mois, gratuite et sans billetterie, un million de visiteurs aurait eu tout autant de vraisemblance. Peut-être pour l’an prochain.
Huit fois plus pour la vitrine que pour les enfants!
Le 15 octobre, la commission permanente a d’ailleurs voté 75 500 euros supplémentaires pour l’Institut, dont 40 000 euros pour finaliser un site internet qui fonctionne déjà et 5 500 euros pour les outils pédagogiques. Huit fois plus pour la vitrine que pour les enfants : voilà qui situe les priorités d’un établissement qui se présente volontiers comme un acteur de l’éducation artistique dans les cinq départements. On se demande pourquoi une structure dotée de plus de deux millions d’euros de budget annuel et de près de vingt-cinq salariés a encore besoin d’une rallonge pour son site internet. Il faut en convenir : à défaut de bâtiment ouvert, l’Institut doit avoir le plus beau site internet de France. Chacun pourra d’ailleurs aller le visiter, c’est aujourd’hui le seul lieu de l’Institut accessible au public, et se faire son propre avis sur ce que valent 40 000 euros. Une conseillère régionale a parlé de gabegie et de lignes d’investissement empilées pour masquer des frais de fonctionnement opaques, rappelant que le projet, dès sa genèse, essuyait des critiques « en fragilisant les structures existantes, telles que le Centre régional de la photographie de Douchy-les-Mines, la Maison de la photographie de Lille ou Diaphane de l’Oise ». La vice-présidente a répondu en renvoyant aux rapports d’activité en ligne et en répétant les 92 projets et les 300 actions. Sur les visiteurs, rien. Sur un bâtiment « sobre » à trente-deux millions d’euros, dont l’ouverture est désormais fixée à 2030, elle a assuré que si l’on pouvait faire moins, on ferait moins.
Ce n’est pas un détail de communication. C’est la manière dont ce projet est conduit depuis 2018 : des annonces, des chiffres invérifiables, un calendrier qui recule et une facture qui avance. Encore une fois, rien de sérieux dans ce projet de Xavier Bertrand, sinon les sommes engagées.
Je demande donc à la Région, et à l’Institut qu’elle finance, de rendre publics la répartition exacte des 268 000 visiteurs par exposition et par lieu, la méthode de comptage retenue pour chacun d’eux, le nombre de personnes accueillies dans les locaux de l’Institut lui-même, ainsi que le détail du budget 2025 par poste de dépense et par financeur. Ce sont des informations élémentaires. Une institution qui coûte deux millions d’euros par an sans avoir jamais réellement ouvert devrait pouvoir les fournir sans difficulté. Si elle ne le peut pas, c’est que le chiffre n’a jamais existé ailleurs que dans le rapport d’activité.
Olivier Spillebout
Fondateur de la Maison de la Photographie de Lille et du festival Transphotographiques
Source :
- Blog MEDIAPART du 07/02/2019 : Pour une culture durable de la photographie
- Blog MEDIAPART du 06/10/2021 : 5 ans de perdus pour la photographie en Hauts-de-France
- Blog MEDIAPART du 08/09/2026 : Comment cramer trente-deux millions d’euros !
- Blog MEDIAPART du 01/10/2026 : Trente-deux millions d’euros, et toujours pas de transparence..
- Blog MEDIAPART du 13/10/2026 : Institut Photo : projet initial abandonné, ouverture repoussée à 2030
- Blog MEDIAPART du 26/10/2026 : Institut Photo : 268 000 visiteurs déclarés, il fallait oser !
Archives Presse institut & Maison Photo : https://maisonphoto.com/category/presse/presse-politique/
