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Maison de la Photographie / Lille / Hauts-de-France
 

Voix du Nord : Bettina Rheims : « La beauté m’intimide »

Voix du Nord : Bettina Rheims : « La beauté m’intimide »

La photographe a revu ses « Modern Loyers » à Courtrai, où elle inaugurait une expo plus montrée depuis 1990. Au-delà des sexes, des portraits habités par la grâce.

SOUS ce gracieux visage de femme, un long cou étrange introduit la note masculine. Trouble léger. Comme ce rien de mâle assurance sous l’épais sourcil de Carol, aux lèvres et aux seins bien dessinés. Ce trouble vécu un jour de 1989 par Bettina Rheims devant deux modèles androgynes lui a donné envie de construire les images de Modern Loyers. Etres dont la dualité homme-femme est généralement marquée. Voir le fin visage charpenté de l’angélique Kaplen.

Du corps à I’Evangile

Il y a 15 ans, « c’était le dé-but du sida vraiment lourd, note Bettina Rheims, le sexe tel qu’on l’avait connu dans ma jeunesse était interdit aux 15-20 ans. Ils réinventaient une manière de séduction qui passait par une sorte de 3ème sexe ». C’est la seule chose, qui dans cette exposition, a vieilli. Curieux hasard, à cette époque d’inflation de l’épidémie, « les peaux étaient toutes marquées, par des cicatrices, des taches… » Mais, sans âge, les portraits rayonnent leur initiale force de beauté et d’émotion. Une femme, Kim, détonne par sa carrure. « Cette grande fille inimaginable-ment sexy est venue me voir. Je lui ai dit non, ce n’est pas ce que je cherche. Elle ne parlait pas, ne partait pas. Elle a fini par ‘rigoler et me dire : vous ne com-prenez pas qui je suis. C’était la première fois que je rencontrais un transsexuel. » Elle en est encore émue. Elle l’a été par tous ces modèles, « qui ne savaient pas très bien ce qu’ils étaient ». Pourtant, leur androgynie est ici sereine, assumée. Le plus souvent, B. Rheims livre une forme qui signe le sexe. Parfois, l’ambiguïté est totale : sombre beauté féline ; noire douceur. Cette approche mesurée suggère que l’artiste fut intimidée par cette beauté plurielle. « Je l’étais ! Parfois, je suis intimidée par la beauté. C’est quelque chose de telle-ment divin. J’ai photographié les plus intelligents, Ionesco, Duras, Man Ray… Mais, c’est terrible, s’excuse-t-elle d’un lumineux sourire, à photographier, la beauté m’intéresse plus. » Non comme but, mais « matière première, terre glaise », portant sa quête, de thème en thème. Et que cherche-t-elle ? « Je ne sais pas du tout, heureusement. Je sais que quand je le fais, la vie est belle. » Ce chemin est spirituel. Voir « INRI » sans être croyante ou religieuse, elle photographia les scènes des Evangiles, qu’elle découvrit, éblouie, à 44 ans : « La plus belle histoire avec l’Odyssée ».

Triples alliances

Modem Loyers conduit plus loin que l’androgynie. Voici des femmes-enfants, noire Aïssata cinglée de lumière, lasse d’avoir poussé trop vite, Kate innocente et mutine. Voici, surtout, de triples alliances, femme-homme-enfant. Parfaits métissages qui engendrent les beautés les plus puissantes. En un supplément d’âme ? «J’espère. Quand on me demande quelle est la partie du corps que je préfère, je réponds : l’âme. »
Cheryl au regard de pierrot, espiègle Isabelle, Rajat au sourire séraphique… Au-delà des sexes, chaque portrait est habité par la grâce. Par delà les années. Précisé-ment, cela dit l’oeuvre d’art, pour Bettina, qui n’avait pas revu Modem Loyers depuis longtemps. L’expo n’avait plus été montée depuis 1990, nombre de tirages originaux ayant été vendus à des collectionneurs privés.

Jardin

Cher à B. Rheims, ce travail a exigé de saisir un fugitif instant, où les êtres n’étaient plus ni homme ni femme. « J’ai raté des gens incroyablement spectaculaires, car je n’ai pas su saisir cet instant. » Peut-être parce qu’elle ne fait jamais de reportage. « Je ne sais pas photographier ma fa-mille, je n’ai pas d’appareil de vacances. » Bettina a eu envie de photographier en plongeant un morceau de papier dans un bac, en guettant l’image qui surgit. Alors, pour elle, « une photo se prépare, c’est une mise en scène, un projet, c’est toujours fabriqué ». Cela ne tue pas l’intemporelle magie. La preuve par Courtrai, où B. Rheims a revu, jeudi, ses visages. Avant de partir en vacances. A 51 ans, après 25 ans de photo, elle a bouclé sa 1′ rétrospective. Sans bilan, mais avec saturation, le be-soin d’une pause, après ces milliers de poses. Elle sou-rit, heureuse et sérieuse : « Je vais planter un jardin ».

Abbaye de Groening, Groeningestraat, centre de Courtrai (B). Jusqu’au 15 juin. 14 h à 18 h (sauf lundi).

Christian Furling 

Voix du Nord du 8 juin 2004

 

Evoquant la fatigue d’une semaine à Oslo, B. Rheims s’est laissée photographier avec réticence. Sa seule coquetterie.

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Depuis 1997, l'Atelier de la Photo, devenu en 2003 la Maison de la Photographie, présente à Lille le meilleur de la Photographie internationale, tout en soutenant la création régionale et la pratique amateur.

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