Pas un an sans un scandale qui place l’art dans les catégories du grotesque, du sordide ou de l’obscénité financière. Pourtant, hormis à l’extrême droite, le sujet reste politiquement tabou. Comme si, pas même la gauche ne voulait voir ce que le capitalisme fait à l’art et comment la vision néolibérale du mondes’y joue symboliquement.
Passionnante, foisonnante, la création contemporaine est souvent éclipsée par des « scandales » commis au nom de l’art, où l’ignominieux le dispute souvent à l’infantile. À chaque occasion, les élites – culturelles, politiques, économiques – s’y offrent une victoire symbolique facile, se dressant face au « Mal » : la « Réaction », l’extrême-droite, la « France moisie ». Si le mécanisme politique, permettant aux néolibéraux de rester au pouvoir – Emmanuel Macron l’a compris – ne trompe que les naïfs, dans l’art, l’illusion fonctionne parfaitement.
Le monde politique semble incapable d’acter le caractère antisocial d’œuvres prétendument « subversives », cédant au chantage et à l’autorité des « experts ». Si, en particulier, la gauche s’abstient de critiquer politiquement ce type d’art soutenu par les institutions, c’est d’abord parce qu’elle en reste à une défense abstraite et sacralisée de « la culture » qui en élude toujours le contenu. En atteste la récente proposition de création d’un fonds de soutien à la création artistique par la France insoumise, à l’Assemblée nationale.
Faute d’examiner la vision du monde qui s’y joue, elle se condamne à ne proposer de solutions que techniques (augmentation des budgets, en premier lieu) et rate l’essentiel : « Le capitalisme libéral (…) est parvenu à créer un art à son image, un art affranchi des injonctions et des illusions modernistes, un art sans modèles, sans valeurs, sans idéaux, sans perspective humaniste, bref, un art « conforme », témoin désabusé, très peu contestataire », comme l’analysait Marc Jimenez dans L’art dans tous ses extrêmes (2012).
Sans être donc capable de penser ce que le capitalisme fait à l’art, la gauche s’interdit de comprendre que la « culture », qu’elle encourage, porte souvent un contenu politique contraire à son projet émancipateur : quand le gag, la dérision, l’absence d’idéal et le narcissisme régressif prévalent, on observe, écrit Annie Le Brun, « (…) du haut en bas de l’échelle sociale, unedésensibilisation sans précédent, par ailleurs induite depuis longtemps – de théâtre en musée, de centre d’art en fondation – à travers des mises en spectacle, performances ou installations où, de plus en plus, le cynisme va de pair avec l’indifférence » (Ce qui n’a pas de prix, 2018).
