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Maison de la Photographie / Lille / Hauts-de-France
 

Stéphane Goin : « La photo, c’est essayer de faire quelque chose de joli tout en se faisant plaisir »

Stéphane Goin : « La photo, c’est essayer de faire quelque chose de joli tout en se faisant plaisir »

 

Le photographe Stéphane Goin, qui a posé ses valises dans le Nord en 2017, s’est engagé sur le chemin de la transmission avec le centre social de Boilly, à Tourcoing. Confiant d’un dialogue de plus de sept ans avec La maison de la photographie de Lille, il apparaît conquis par ces échanges avec les enfants, de 7 à 77 ans. 

 

Depuis combien de temps travaillez-vous avec La maison de la photographie à Lille ? 

Photo : Stéphane Goin, Wimereux « L’idée de la photo, c’était que ça devienne très très blanc après, comme ça avec le tirage, tu ne sais pas très bien où ça s’arrête ».

« J’ai dû déménager une trentaine de fois. Je suis né dans le sud de la France, mais mes grands-parents sont originaires de Lille. Quand je suis arrivé en 2017, j’ai commencé à rayonner, en m’inspirant de quelque chose qui s’appelle le « new topographics movement », et qui est un mouvement photographique américain des années 60-70, basé sur le paysage, les lieux et les endroits. J’ai commencé par les baraques à frites. Mon début de relation avec La maison de la photographie, c’était pendant les transphotographiques en projection. J’ai envoyé un dossier à La maison de la photographie, et ils ont sélectionné toute cette partie baraque à frites avec une musique derrière d’Arno le chanteur belge décédé ».

 

 

 

La série sur les baraques à frites fait partie d’une série plus large, intitulée North by Northwest, entamée lors de l’installation du photographe dans la région :

Photo : capture d’écran Instagram @stephane_goin 

« Cette série North by Northwest (« Le nord, par le nord-ouest », en français), c’est une référence à un film d’Hitchcock qui était en fait censé être le premier film de road trip au ciné, et qui est en fait un grand film où il se passe plein de trucs dans les trains, partout. J’ai pris ce nom parce que je venais du nord-ouest de la Normandie ».

 

Photo : Stéphane Goin

Vous prenez souvent des objets inanimés, des voitures, des moyens de transports en photo, est ce que pour vous, prendre des clichés est une manière de collectionner ? 

 

« La photo, c’est justement pour figer à un moment cette espèce de folie. Arrêter ça à un moment, c’est un quelque chose qui ne reviendra jamais, au moment où je me dis la lumière est bien, le sujet est génial, je prends une photo et à partir de là on ne peux plus la refaire. »

 

« Durant plusieurs années, je me suis amusé à traverser tous les Etats-Unis et à faire des photos en argentique, en numérique et en polaroid, ça m’amusait ».

 

 

 

 

Vos photographies parlent beaucoup de solitude, votre pratique est-elle solitaire ? Et si oui comment avez-vous vécu ces ateliers avec les enfants ? 

« Ma pratique est solitaire, parce que si vous emmenez quelqu’un avec vous au bout d’un moment la personne peut s’ennuyer. Si vous prenez quelqu’un en voiture, et que vous vous arrêtez toutes les dix minutes pour prendre un truc en photo, ce n’est pas facile. […] Ce qui était intéressant dans le cadre des ateliers photos, c’était vraiment l’improvisation, c’est sans filet. On se demande quelle va être la créativité des enfants, qu’est ce qui va se dégager de cet atelier. On était au sous-sol, il y avait juste une fenêtre qui éclairait, le mur était gris donc c’était parfait. C’était une salle de réunion normalement, et il y avait trois ballons de handball ou de basket. Et ce sont les enfants qui ont commencé à jouer et à faire des photos. On est allé un peu plus loin en essayant de faire quelque chose de graphiquement intéressant. Et spontanément, c’était parfait ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« La publicité Nike », atelier avec les adolescents : « Et là, spontanément, ils ont commencé à faire ce que l’on appelle de la publicité ».

 

Ils étaient en groupe, est-ce qu’ils avaient tous des appareils photo ? 

« Non, ils n’avaient pas d’appareils photo justement. Moi je suis arrivé avec mon appareil et deux petits, que je trouve assez pratiques, qui sont des Lumix. Un prêté par La maison de la photo et le mien. Ça fait des photos assez bien, et la qualité est pas mal, donc l’idée pour les ateliers, c’était vraiment de leur présenter sommairement ce qu’est la photographie. Sans les ennuyer, de leur expliquer ce qu’est le daguerréotype, un film, une pellicule, une planche contact, une diapo… et ensuite leur expliquer deux trois notions qui sont plutôt intéressantes : la profondeur de champ, les différents formats qui sont possibles… Après, je leur mets l’appareil et je regarde un peu ce qu’ils en font. Et là, spontanément, ils ont commencé à faire ce que l’on appelle de la publicité. Il y a très longtemps, je travaillais dans une agence de pub, c’est un peu le type de visuel que l’on pouvait faire à un moment. »

 

Comment percevez-vous cette nouvelle génération, élevée en ayant des appareils photo constamment avec eux : Les smartphones par exemple ? Est-ce que ça change leurs moyens de percevoir, de consommer les images et d’en faire ? 

« Oui carrément. Les premiers ateliers, les premières heures, c’était ce qui me surprenait vraiment : ce rapport à l’image. Ils sont totalement à l’aise, alors que nous, on ne l’avait pas ce rapport à l’image, moi on me montrait un truc j’étais totalement fasciné. Ce qui m’a surpris, c’est cette capacité à acquérir les deux trois petites notions expliquées, les faire siennes et partir sur d’autres choses étonnantes ! J’ai fait un atelier photo samedi dans un gymnase. Le temps que je m’occupe d’un groupe, une jeune fille, s’était calée sur les lignes du terrain du gymnase, elle avait mis ses deux petites chaussures là dessus, elle a fait une photo et toutes les lignes étaient parallèles, c’est super bien. Ils ont une adaptabilité à l’image qui est à des années-lumière de ce que nous on avait ».

 

 

Bingo ! Atelier du 9 décembre 2023

 

Trouvez-vous que l’omniprésence des images et du visuel stimule leur créativité ? 

« Oui totalement. J’ai moi-même été surpris. Et après, ils s’amusent, moi, je leur avais dit que la seule contrainte, c’est qu’il n’y en ait pas : même si on est là pour comprendre les choses, la photo, c’est beaucoup de l’amusement. C’est essayer de faire quelque chose de joli, tout en se faisant plaisir. C’est un peu le but de la vie : essayer de prendre les meilleurs moments pour se faire plaisir. De cette contrainte, ils ont été super créatifs. Par exemple, il y en avait une qui se mettait dans un coin, et l’autre fille prenait l’appareil et mettait son doigt contre l’objectif, celle qui était loin faisait comme si ce doigt allait l’écraser. En fait, ils ont compris la profondeur de champ, celle qui était très très loin faisait comme si c’était un ovni et c’était super bien. Quand j’ai vu ça, je me suis dit qu’ils avaient exactement compris ce qu’il faut faire dans la photo, pour faire des choses intéressantes. C’est-à-dire créer une photo et jouer avec la perspective et les couleurs ».

 

Avant de devenir photographe, vous vouliez être peintre. Comment votre pratique de la peinture a-t-elle enrichi votre parcours de photographe, est ce que cela joue dans votre enseignement ? 

« Mon père faisait de la photo et de la peinture. Pendant très longtemps, ça ne m’a pas intéressé la photo, j’étais plus sur les voitures, sur les solex… La photo est revenue quand je suis parti de chez mes parents, que j’ai commencé à vivre à Paris et que j’ai commencé à voyager. Je voulais garder une trace. La photo, je la prenais pour témoin, de ce que je faisais, de ce que je voulais faire. La première série, je l’avais intitulée : « Photos de vacances ». C’est comme ça que j’ai commencé à en faire sérieusement, quand je suis allé aux Etats-Unis. 

À chaque fois que je vois des jeunes photographes, je leur dis de ne pas aller voir que de la photo, mais de la peinture, de l’art, de la sculpture, etc. Parce que les compositions sont super intéressantes, l’évolution de certaines peintures, les cadrages, les perspectives, la lumière sur les tableaux… C’est un excellent exercice à appliquer à la photo ».

 

Avec quel type de public avez-vous travaillé durant ces ateliers ? 

« De 6 mois à 77 ans ! J’ai fait un atelier où les mamans venaient avec leurs enfants pour des séances de yoga. C’était un atelier qui était très loin de mon univers et c’était super intéressant. 77 ans, c’était avec des adolescents qui prenaient le goûter dans un EHPAD, il y avait les deux populations en dialogue. C’était à l’argentique, les gens des EHPAD connaissent par cœur, c’était la première fois avec les personnes de leur âge ».

 

Combien de temps durent les ateliers avec les enfants ? 

« En général, c’est en quatre séances. On va dire qu’il y a une première où c’est plus de l’explication. Après, on trouve un thème avec les enfants. Le thème ça veut dire essayer de trouver un truc qui nous intéresse et qui est source d’amusement, de productivité, de choses intéressantes. Ça, c’est la deuxième et troisième séance. Et la quatrième séance, en général, c’est une restitution de tout ce qui a été fait en photo. Il y en a qui font des accrochages, j’ai fait des jolis tirages pour les enfants, et on a commenté ce qu’ils ont fait parce qu’en partie, ce sont aussi eux qui vont utiliser les appareils pour eux. Donc j’amène un petit commentaire quand il le faut, par exemple, là, c’est bien, là, c’est moins bien, là, revois le cadre, il est un peu étrange etc. ».

 

Est-ce qu’ils repartent avec leurs photos après ?

« Oui ».

 

Est-ce que les enfants reviennent d’un atelier à l’autre ? 

« Certains oui ».

 

Vous travaillez toujours avec le même centre ? 

« Oui. Il devait y avoir un deuxième centre, mais ils n’ont pas trouvé assez de public. Donc moi, c’est Boilly, à Tourcoing ».

 

Quels sont les publics avec qui vous préférez échanger ? 

« Ça dépend les plus faciles, ce sont les 7 – 10 ans. Ils se prêtent super facilement au jeu, ce sont des crèmes. Ils sont dans le truc, ils s’accaparent les appareils. Je les vois, je les perds de vue, ils partent avec leurs copains pour essayer de faire ce qui leur passe par la tête. Les adolescents, ce sont des ados, il y en a certains au bout d’un moment qui décrochent : il faut que ça aille vite. Les 7 – 10 ans, c’est plus simple. Les ados, ça dépend de l’humeur du moment, il peut y avoir des séances où ils sont moins réceptifs ».

 

Premier atelier des bambins. Photo : Stéphane Goin

 

Aviez-vous des aprioris, des attentes avant de commencer ces ateliers ? 

« Oui, mais vis-à-vis de moi-même. Comment j’allais m’adapter à des petits, à des ados et des seniors, c’est quand même légèrement différent de mon univers, où je me balade sans aucune contrainte, à faire des photos de voitures et de friteries ! »

 

Quelle a été votre meilleure surprise ? Le travail qui vous a le plus marqué lors des ateliers ?

« Il a un truc qui m’a marqué. Dans une crèche, il y avait un petit, il devait avoir 3 ou 4 ans, tout au plus. Il venait voir ce qui se passait de l’autre côté. Donc, à un moment, j’ai fait simple : je lui ai donné l’appareil, je lui ai expliqué qu’il fallait appuyer sur le déclencheur. Et en fait, il a fait sa vie. Alors les photos sont en mode cadrage aléatoire, mais ça l’amusait énormément. En fait, on leur montre une fois et il n’y a plus de problème. Ils comprennent très très vite comment ça fonctionne, même s’ils n’arrivent pas à nommer l’objet, à tout maîtriser. C’était une très très mignonne expérience. Après avec les ados pour le coup, c’est la créativité, mais même avec les 7-10 ans, et ça à 10 000 %, vraiment, ils sortent des trucs, on se demande où ils trouvent ça, c’est topissime ».

 

Comment souhaiteriez-vous voir évoluer ces ateliers ? 

« Là, j’ai fait les ateliers en hiver, donc j’aimerais voir au printemps, pour être en extérieur et faire des photos « raconte moi ton quartier ». En trois photos : explique-moi comment ça fonctionne, qu’est ce qui te plaît, qu’est ce qui ne te plaît pas. Comment tu peux organiser ces photos-là, pour faire comme un reporter. Je pense que ça peut être super intéressant d’aller dans des projets comme ça. Par exemple, vers Boilly, il y a une ancienne usine, que je connais parce que j’ai déjà fait des photos. Là-bas, on pourrait utiliser tout cet univers pour faire d’autres mises en scène, des photos un peu différentes ».

 

Votre pratique de la photo a beaucoup changé depuis la Covid19. Quel serait le sujet parfait pour vous en cette fin d’année 2023 ?  

« Ça ne serait plus les Etats-Unis, parce que j’ai fait le tour, je suis allé partout sauf à Hawaï. Ça serait plus des gens maintenant, des gens qui ont du style, qui sont sympathiques, qui ont quelque chose à raconter. En fait maintenant, même si j’adore la photo où il n’y a personne. Je trouve que les gens sont intéressants, c’est un échange. […] Après les confinements, je suis sorti, et j’ai eu un déclic, en me disant : « J’aime les gens. Je veux les voir ». On avait tous besoin de discuter, d’aller se revoir, d’échanger. Même si j’avais eu des mauvaises expériences aux États-Unis sur la photo avec des gens, où c’était un peu compliqué. Dans des endroits un peu borderlines, par exemple, à Detroit et dans le Downtown de Las Vegas. Les gens avaient un problème avec le fait de donner leur image. Du coup, ça m’avait un peu calmé sur le fait de prendre des gens en photo. Surtout à la Bruce Gilden. Tu arrives et tu fais boum, c’est un peu agressif. J’utilise un objectif qui est un 18, donc faut être très très près des gens pour avoir un portrait – on risque un peu de se prendre un coup. Suite au confinement, j’ai commencé à prendre en photo les gens que je trouve sympas dans un univers qui est vraiment le mien. Photographier des personnes qui sont un peu « outsider », ça parle encore de solitude, c’est une espèce d’errance dans l’espace, dans le monde et dans la vie ».

« J’ai croisé un punk, il se baignait et moi, j’étais en train de me baigner aussi, je trouvais ça super, je lui ai dit : « Là, ce n’est pas possible. Tu ne bouges plus. » Il a une crête bleue, c’est génial ! En fait, j’aime bien les gens qui ont un décalage avec ce qui est proposé actuellement. Je trouve ça toujours intéressant de me dire qu’il y a la masse, et qu’il y a des gens qui vivent un petit peu différemment sans être marginaux. Je suis attiré par les gens qui ont un monde à eux, complètement cohérent ».

Photo : Stéphane Goin, 6 octobre 2023

 

Propos recueillis par Carla Gaultier Bruxelle

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